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Journal de bord, jour 1

Par Matilde Brugni, responsable des publics

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© Karim avec Benoît Luisière

23 juin 2020

On y est. Première intervention d’artistes avec des publics, premier projet en « réel » après ces mois d’isolement et d’arrêt forcé si particuliers. En plein confinement, nous avions décidé de maintenir la venue des artistes, alors que tout était encore flou et incertain, en nous disant que, peut-être, il faudrait réfléchir autrement, que, peut-être, il n’y aurait pas de public. Un pari.

Deux semaines avant l’intervention, difficile d’y croire vraiment mais la venue de Benoît Luisière – le photographe (qui vient de Pau) – et de Patrice Juiff – l’écrivain (qui vient de Beauvais) – est confirmée. Trois jours avant l’intervention, Sylvie Singh, formatrice au CEFI (centre de formation individualisé pour personnes allophones) envoie un mail : elle a trouvé des adultes intéressés.

Alors voilà, lundi, 8h30, on y est. L’installation est un peu hésitante : il faut faire avec les nouvelles mesures de sécurité. Mettre la table dehors ? Derrière Stimultania il y a une petite cour-parking qui ne fait pas rêver mais permettra de discuter sans masque. Collage des affiches obligatoires (ces gestes barrières qu’on commence à connaître) et soudain une réflexion sur ce terme « distanciation sociale ». On envisage effectivement une certaine distanciation physique cette semaine mais sociale ? Sur la table : café, jus, gâteaux, gel hydroalcoolique et masques jetables.

A 9 h, arrivent Kassem et Georges, accompagnés de Sylvie. Ils sont deux et c’est déjà énorme. Benoît et Patrice ne travailleront pas seuls. Georges vient du Kongo (il insiste, il dit bien Kongo). Il ne travaille pas pour l’instant mais commence la semaine prochaine aux Potagers du Garon pour du maraîchage. Il écrit des livres, aussi. D’ailleurs, il en a un en cours (il a beaucoup écrit pendant le confinement) et doit finir les corrections avant de commencer son travail. Il ne sait pas s’il pourra rester toute la semaine.

Kassem est déjà passé par Stimultania pour un atelier photo (qui a eu lieu deux jours avant le confinement – le dernier atelier en face à face depuis 3 mois donc – et c’est drôle et étrange de reprendre et revoir presque les mêmes visages). Kassem vient de Syrie, accompagné de sa femme et de ses enfants. Il ne parle ni ne comprend très bien le Français, pour l’instant, mais il a très envie de communiquer. Kassem en a traversé, ça se sent, mais il est bon vivant (plus tard il montrera sur son téléphone les plats (magnifiques) préparés par sa femme et rigolera de son embonpoint).

Arrivent ensuite Tassadit et Latifa. La première a également participé à l’atelier photo d’avant confinement – c’est une joie de la revoir. Latifa met les pieds à Stimultania pour la première fois. Un peu intimidée ou en tout cas prudente mais sans barrière excessive. De toute façon, c’est le début, chacun tâtonne, chacun se sent fragile (artistes et médiatrice compris). On recommence les explications, pour Tassadit et Latifa, qui sont interrompues un quart d’heure plus tard par l’arrivée de Karim (qui, lui, était présent sur le projet de création de l’année dernière mais n’avait pu assister qu’au premier jour – joie de le revoir aussi).

Clairement, c’est un lancement un peu laborieux : ça patauge dans les mots et les explications (du côté médiatrice et artistes), ça répond avec réserve (du côté participants). Peut-être qu’il y a tout de même un léger trouble de se retrouver ainsi, après tout ça, tout ce qu’on a tous vécu, à discuter de photographie, d’écriture, de fabrication d’une œuvre, du travail en lien avec Diaphane, à Clermont de l’Oise, avec des jeunes de la mission locale. Mais si tout sort un peu en vrac, les échanges sont chaleureux et les enjeux du projet sont posés.

Pour ne pas s’embourber dans un moment de flottement trop long, il n’y a pas 36 solutions : se mettre en action. Tournée générale de gel hydroalcoolique, chacun s’empare d’un appareil et décolle de la table. Objectif : marcher en ville à la récolte des signes et des écritures qui la parsèment. Dans la cour, Benoît photographie la casquette noire de Kassem sur laquelle il est écrit Black en couleurs arc-en-ciel et son tee-shirt : Paradise found. « Ca commence sur une note de black paradise » dit Benoît. Un paradis trouvé cependant.

Début de la balade par la rue Joseph Faure. C’est encore un peu timide au niveau de la prise de vue, c’est normal. À l’entrée de la place de la mairie, près du plot élévateur qui permet aux voitures d’entrer sur la place, il y a un pigeon qui agonise, probablement passé sous des roues. Kassem le photographie, l’attrape pour le mettre sur le muret – qu’il ne reste pas ainsi dans le passage, tout disloqué (d’ailleurs, il le redresse). Il caresse les plumes.

Un peu sonné, le groupe se dirige vers une zone inconnue pour la plupart des protagonistes : ce qu’il reste du vieux Givors. C’est une surprise, ces ruelles à l’air de village de campagne. Avec le soleil et la chaleur, la promenade est (presque) touristique. L’endroit est calme. Sur une des maisons, quelqu’un a tagué « Pépère » en rouge. Latifa se demande ce qu’est le « petit cras » du chemin du petit cras. Elle le note sur sa feuille à côté du mot « espoir » qu’elle a relevé d’une enseigne d’épicerie solidaire, avec les mots « émotions » et les chiffres 44 et 32. Latifa est née en Tunisie, elle a des origines algériennes. Elle a vécu à Tunis jusqu’en 2000 et elle est ensuite arrivée à Givors. « Pas tout à fait la même ambiance » dit-elle dans un léger sourire.

Tassadit prend en photo les pots de géranium – dans certains il y a même des hélices à vent pailletées. Elle s’est emparé de l’Olympus parce qu’elle l’a déjà testé lors de l’atelier photo en mars, elle semble plutôt à l’aise, sans en faire trop. Elle est une des seules à connaître le coin puisqu’elle habite tout près. Tassadit a toujours un petit sourire au bord des lèvres et les yeux qui pétillent. Elle vient d’Algérie, elle est Kabyle. Elle raconte que c’est un bel endroit, là-bas, très vert et plein de nature.

Plus loin, une statuette étrange est attachée à la grille d’un balcon en rez-de-chaussée. En bois, longiligne, assez belle – incongrue dans le décor. Alors que le groupe poursuit, Benoît rencontre le propriétaire qui lui laisse photographier son dos tatoué avec, entre autres, les 10 commandements à l’envers (tu tueras, tu voleras…). Il y a aussi la rencontre avec une voiture sans permis totalement rafistolée – plaque d’immatriculation écrite à la main, scotch orange et tendeurs qui tiennent l’arrière près à s’écrouler. Kassem rigole et fait semblant de la porter à bout de bras (il est grand, la voiture est petite – il pourrait presque).

La boucle mène de nouveau à la place de la mairie. L’avancée est assez lente – chacun est éparpillé et semble dans sa bulle. Difficile de savoir ce qu’il faut photographier, alors se laisser au hasard. C’est le début. Passage devant le panneau des élections municipales avec les affiches des candidats en lice. Deux femmes d’entretien sont intriguées par les appareils photos et par le fait que Latifa semble prendre le bâtiment de la mairie (ce qui n’est pas le cas). Il n’y a pas d’animosité, elles sont curieuses. Elles en profitent pour inciter à voter. Parce qu’« on sait ce qu’on perd mais pas ce qu’on va trouver ».

Passage par le parc de la Maison du Fleuve Rhône. Latifa, qui vit dans le quartier des Vernes, un peu excentré, découvre l’endroit. Toute la balade aura été une nouveauté pour elle. Au sein du parc, ça patine un peu niveau photographique, et les écritures se font rares. Alors retour au bureau, en passant devant le restaurant tout neuf La brasserie du fleuve (qui devait ouvrir il y a deux mois). Kassem connait le propriétaire, qui est syrien aussi. Il le prend en photo.

Après le repas, déchargement des images et première sélection. La cour-parking est pleine de soleil alors la table s’installe dans le passage d’entrée des voitures. C’est un peu spécial, mais il y a de l’ombre et de l’air. Les voisins qui sortent de l’immeuble et les passants marquent un temps d’arrêt. Les vitrines de Stimultania servent de panneau pour afficher les premières images imprimées. Elles sont assez étonnantes, ces images, parce qu’elles possèdent déjà un caractère assez cohérent.

Benoît et Patrice lance un brainstorming : pour commencer à entrer dans le rapport texte-image, il s’agit de sortir des mots, ceux qui viennent, devant chaque photographie. Georges commence, s’applique. Tassadit est assise à côté, écoute surtout, participe parfois. Karim aussi est attentif, mais les mots ne viennent pas. Une dame sort de l’immeuble avec sa poussette, Benoît lui demande ce qu’elle voit dans l’image de la statuette incongrue. Elle parle en arabe, Tassadit traduit : elle voit un homme en train de se faire prendre. Bon. La dame remercie et poursuit sa route. L’image de la voiture rafistolée inspire Kassem qui y voit presque un animal de compagnie, dont le propriétaire ne peut se débarrasser.

Certaines images, sélectionnées par Benoît et Matilde, laissent les autres perplexes. Pas facile d’entrer dans le processus artistique demandé. Benoît a expliqué la volonté de travailler avec des images qui ne se rangent pas dans la catégorie des « belles » images. De se soucier des choses banales, des détails communs. Mais ce n’est pas une habitude, de regarder les choses comme ça. Ce n’est pas une évidence. C’est là qu’il peut y avoir une bascule, qu’il y a peut-être la création d’une ouverture. Matilde essaye d’expliquer : une photographie prise ce jour montrent une grille devant une fenêtre, une grille forgée de manière à représenter un joueur de saxophone. Cette image a été choisie comme la préférée par tous. Parce que la prouesse de cette grille forgée et parce que la musique on aime ça. Mais voilà, cette image est évidente : c’est une grille, et c’est un joueur de saxophone. Une fois qu’on a vu cela, où est-ce que ça nous amène ? Alors que celle de cette porte, là, avec ces deux espèces d’objets creux en pierre posés juste devant, cette image là semble très banale au premier abord mais elle crée un nouvel espace pour l’imagination. Un espace auquel il n’est pas évident d’accéder, qui demande un effort – et c’est peut-être là qui ça devient intéressant. Ce n’est pas dire que l’une est mieux que l’autre, juste essayer une nouvelle voie.

Bref, c’est difficile. Difficile de mettre en mots ce qu’on voudrait faire passer. Difficile de comprendre quand tout ce qui est dit est totalement nouveau. Mais les choses avancent.